Ils l'ont vécu ! (récits des participants)
Retrouvez ici les récits et réactions des membres de l'expédition,
quelques jours après leur retour.
Pascal -
Isabelle -
Olivier -
Yves
Récit de Pascal
« Le vendredi 11 mai, nous quittons le Camp
de Base après une période de repos de 9 jours qui a mis mes nerfs
à rude épreuve. Ceux qui me connaissent, un peu savent combien
l'inactivité me pèse. Une fois au Camp de Base Avancé, il faut
encore patienter 4 jours avant que Yann, notre routeur météo, nous
trouve un créneau favorable. Ce créneau nous prévoit une fenêtre
pour le 18 mai et le 19 mai. Nous décidons donc de former deux
équipes, l'une partira le 15 avec 5 membres et l'autre le 16 avec
4 grimpeurs afin d'utiliser au mieux ces deux plages. Les choses
se précisent donc et nous rentrons dans le vif du sujet. En fait j
attends ce moment depuis plus d un mois et malgré la beauté du
site et des lieux que nous avons traversé, le but essentiel de
l'expé est d'aller en haut. J'ai du mal à être ici pour autre
chose que le sommet à la grande déception de certains, mais c'est
ainsi, j'ai fait trop de sacrifices et de concessions pour
partager ce bout de montagne ! Donc le 15 mai montée au Camp 1 où
nous passons la nuit. Il neige mais la météo est toujours au beau
pour les prochains jours. Le 16 mai
montée au Camp 2 à 7700 m. Camp austère par excellence où rien
n'est hospitalier. Lieu de passage oblige où même les sherpas ne
veulent pas se coucher. Vent, froid et restes de tentes dévastés
par les conditions climatiques extrêmes, voilà le décor. Le 17
mai, les sherpas nous rejoignent pour monter avec nous au Camp 3 à
8200 m. Première pour moi et les autres également aujourd'hui :
premier emploi de l'oxygène avec nos masques "Top Out". Les
premiers pas sont plutôt hésitants, voir exténuants, mais très
vite nous comprenons et nous habituons au fonctionnement de ce
nouvel engin. La montée vers le Camp 3 se passe bien, seulement 4
heures sont nécessaires pour rallier ce camp. La barre mythique
des 8000 m est franchie et nous entrons dans une autre dimension.
Une zone où toute vie est impossible et ou l'être humain n'est
plus que toléré. Nous nous installons uniquement pour quelques
heures car le départ de ce camp pour le sommet est prévu à 23h00.
Les quelques heures passées dans ce camp sont employées à faire de
l'eau pour s'hydrater au max car c'est le seul moyen pour lutter
contre les gelures et les problèmes d'œdème. Personnellement je
n'utiliserai pas d'ox durant cette période de repos pour mieux en
avoir les bénéfices lors de l'ascension. Il est difficile de
parler des impressions à ce stade de l'ascension, en fait pour
l'instant, la concentration prend le dessus sur les sentiments. A
23h00, c'est enfin le départ pour le sommet. Le groupe est compose
d’Alexia, Yves, Philippe, Pierrot et moi. Temps clair, pas de vent
et une température de -25°C pour toute la durée de l'ascension ce
qui est relativement clément vu la réputation de cette montagne.
Au fur et à mesure de notre progression, une sensation bizarre
m'envahit. Toutes les conditions sont réunies pour que tout se
passe bien mais j ai la désagréable impression que tout peut
basculer d'un côté ou de l'autre à tout moment. En fait à cette
altitude là, on a l'impression d'être sur une corde raide et le
moindre incident peut faire basculer les choses. Une zone où il
est plus facile de mourir que de vivre, une sorte de mort blanche
qui ne fait pas peur mais qui est toujours présente à vos cotés.
Heureusement les passages techniques et l'intensité de l'effort
permettent de ne penser qu'au moment présent. Une grosse émotion
en passant le 2ème step en pensant a Mallory et Irvine.
Finalement le sommet est atteint à 8h15 après 8h50 d'efforts et
il est difficile de décrire le bonheur intense qui s'installe à ce
moment-là. Des conditions de rêve que l'on ne rencontre que
rarement ici. Pas de vent et des séances photo sans gants à 8850 m
!!! On aura la chance de rester 45 mn au sommet et ensuite l'idée
de la descente et des dangers qu'elle représente prend vite le
dessus. En l'espace de 30 mn le temps change, nous sommes à peine
au 2ème step qu'il commence à neiger. Nous mettons 2h30 pour
regagner le Camp 3 et après une pose d'une heure, avec Pierrot
nous décidons de descendre le plus bas possible pour une meilleure
récupération. En fait nous allons descendre jusqu'au Camp de Base
Avancé dans la tempête et il nous faudra encore 5 heures d'efforts
pour sortir de cette zone. On arrive finalement au Camp de Base
Avancé a 17h00 complètement exténués mais avec enfin l'impression
d'être en sécurité. A 6400 m on peut récupérer, manger
correctement et surtout faire le bilan des petits bobos. Ce bilan
est plus que satisfaisant, une petite engelure sur un orteil et du
“sable dans les yeux” !!! Rien de bien méchant et l'impression
d'avoir réalisé le plus beau rêve de ma vie. En fait des choses
simples et comme on dit : “ça, c'est fait”.
En fait, l'Everest est la montagne de tous les excès et de
toutes les extravagances. On voit de tout, des farfelus, des gens
qui n'ont aucune connaissance en montagne et qui croient qu'ils
peuvent se ‘payer’ ce sommet, des tragédies se jouent tous les
jours (12 morts en un mois sur la montagne) et surtout la cruelle
réalité qui rappelle à la plus grande humilité en voyant le nombre
de corps qui jonchent l'itinéraire. Malgré toutes ces
extravagances, cette montagne reste belle, magnifique même et pour
moi elle représente encore plus pour des tas de raisons qu'il
m'est impossible de citer. J'ai beaucoup
pensé aux personnes que j'aime et aux personnes disparues qui
auraient été fières de me voir là-haut, notamment mon papa. Chacun
va chercher quelque chose de différent sur ce sommet, ce sont des
choses qui ne se discutent pas et des choix qu'il faut respecter.
Je souhaite à tous de pouvoir réaliser leurs rêves même si cela
peut être parfois difficile voir impossible. En deux mots, que du
bonheur et des souvenirs plein la tête.
Merci encore a tous pour votre soutien et il y a maintenant plein
de photos à venir et je l'espère, un super film.»
PASCAL

Récit d'Isabelle
Samedi 12
mai
« Enfin, après
7 jours de repos au CB (mais sans avoir réussi à s’ennuyer !), sur
les conseils météo de Yan, nous reprenons avec entrain le chemin
du CBA et ses 1200 m de dénivelée sur plus de 20 km : la première
partie est avalée sereinement, heureux de repartir vers notre
chère montagne, et plus allègrement que les fois précédentes. Le
temps se couvre et se rafraîchit alors que nous atteignons le camp
intermédiaire et nous nous abritons contre une tente tibétaine
pour casser la croûte. Dans la deuxième partie cheminant sur le
glacier, nous commençons à souffrir… Pourvu que ce soit la
dernière fois que nous parcourions ce trajet fastidieux bien que
magnifique (par beau temps !)… Arrivés à notre campement, nous
sommes harassés ! Les nouvelles du Col Nord nous apprennent que
les Sherpas ont encore de l’oxygène à monter au C3. Ce jour, ils
n’ont pas pu finir leurs portages à cause du vent violent et de la
tempête sur l’arête. Sur avis de la météo, nous leur conseillons
de redescendre se reposer au moins un jour au CBA. Nous les
retrouverons fatigués, très marqués par l’altitude après plusieurs
nuits passées à plus de 7000 m. »
Mercredi 16
mai
« Enfin, voilà
le moment venu de goûter vraiment à cette montagne et c’est avec
grand plaisir, tout excités, que nous quittons le CBA en fin de
matinée, Sylvie, Olivier, Denis et moi (après 2 faux départs :
oubli de matériel, sans doute pris dans le feux de
l’enthousiasme…).
Les conditions
sont optimales, le ciel limpide et nous atteignons avec joie les
cordes fixes qui nous aident à progresser parmi les séracs
étincelants !
Au C1,
beaucoup de tentes ont été écrasées par les nouvelles chutes de
neige. De nouvelles tentes ont été installées : c’est la période
de pointe sur le sommet depuis le 15 (nous espérons passer après
la grosse vague…) Nos tentes se trouvent à la sortie de ce curieux
village de toiles agglutinées de part et d’autre de la corde fixe
et laissant juste le passage aux paires de crampons… Le soleil est
encore haut, il fait chaud sous les abris et, par les portes
ouvertes, on nous salue souvent de joyeux "Namaste !" ou "Tashi
Delek !" et nous échangeons quelques mots sympathiques ! Nous
croisons aussi de nombreux "zombies" qui redescendent en titubant,
muets…
Nos Sherpas
nous accueillent toujours aussi amicalement, mais nous les
trouvons bien éprouvés ! Danuru souffre violemment d’une ophtalmie
des neiges, on lui a monté le traitement approprié et il nous dit
être certain d’être opérationnel le lendemain…. Et il le sera !
Quant à Pemba, il commence lui aussi une ophtalmie… Mingmar, lui,
est simplement fatigué…
A part ça,
pour nous, le moral est au beau fixe !
La soirée
passe vite : Sylvie et Olivier discutent tranquillement dans leur
tente, avec une pensée particulière pour Guy, le frère de
Geneviève, qui aurait 44 ans aujourd’hui, et qui aurait tellement
aimé être dans ce formidable décor !
Malgré une
meilleure adaptation aux 7000 m, les lyos salés ne sont toujours
pas appréciés, les soupes, desserts légers et tisanes passent
mieux ! (Nous regrettons d’avoir fait monter tant de réserves pour
les 8 jours d’altitude prévus…). »
Jeudi 17
mai
« Ce jour,
nous n’avons qu’à monter de 700 m pour atteindre le C2. Nous
voudrions laisser cette journée de repos aux Sherpas puisqu’ils ne
veulent pas dormir au C2 et prévoient de monter nous rejoindre
directement au C3 ; mais finalement Danuru nous montra une petite
charge en aller-retour. Olivier et Denis se sont chargés de leurs
patinettes (Snowblade) qu’ils déposent à 7500 m près de leur voile
de parapente montée plusieurs jours auparavant en vue d’un vol
éventuel. A mon grand soulagement, Denis a abandonné l’idée de
voler du sommet en apprenant que le troisième Sherpa qui devait
accompagner notre équipe, Dachiri, ne sera pas des nôtres car il
souffre trop du dos. Nos deux autres compagnons Sherpa, Danuru et
Mingmar, ont demandé à Olivier et Denis de porter eux même leurs 2
bouteilles d’ox pour le sommet. Il n’est donc pas question de se
charger davantage !
Je me sens en
grande forme pour cramponner sur la longue crête de neige (je me
suis octroyé de l’oxygène à bas débit, quel bonheur !) Sur notre
droite, l’élégant couloir Norton est parallèle à notre
trajectoire, partageant en 2 cette face Nord majestueuse.
Pendant ce
temps les copains de la première vague vont rejoindre le C3 pour
quelques heures avant l’ "ultime grimpette" !
Ce C2 est
situé dans la partie rocheuse dominant la langue de neige. De
petites plate-formes, pas toujours horizontales, ont été taillées
dans la pente raide de part et d’autre de la trace et amarrées
solidement par des cordes ou des filets, car ce camp est
particulièrement exposé aux vents balayant la face. Nous nous
installons dans 2 tentes superposées : Sylvie et Olivier dans une
et Denis et moi au-dessus : pour cette soirée, pas de mondanités ;
après le ramassage d’un gros sac de neige fraîche, la moins
souillée possible (nous oublions souvent de désinfecter l’eau avec
du Micropur, mais passerons au travers des contaminations
intestinales…. par chance !), préparer quelques litre d’eau
chaude, puis se glisser dans les duvets douillets, avec de l’ox en
prime !… Bonne nuit !…
Les copains du
C3 en pleine concentration, ne sont pas très bavards à la radio !
Les bonnes prévisions météo sont confirmées et ils sont en forme.
Pour eux la nuit sera vraiment courte ! »
Vendredi 18
mai
« Pour nous,
inutile de nous lever tôt, mais nous sommes au rendez-vous radio
avant 7h, attendant avec impatience des nouvelles du sommet… Vers
8h ou 8h30, enfin Dawa prend la parole : ils y sont (Alexia,
Pierrot et Pascal) et Philippe et Yves vont arriver ! "Ouaouh !!!"
nous éclatons de joie avec eux, en n’oubliant pas les conseils de
prudence pour la descente !…
Au C2, nous
attendons que le soleil réchauffe bien les tentes pour sortir ;
rien ne presse pour rejoindre le C3 à 8100 m. Lorsque nous nous
mettons en route, le temps tourne et la petite neige annoncée
commence à recouvrir nos polaires d’une gangue glacée. Il ne fait
pas assez froid pour utiliser nos tenues en duvet pour marcher !
Equipés de nos
fameux masques à oxygène Top Out nous progressons facilement dans
ce terrain mixte très enneigé actuellement. Avec Denis nous
rejoignons le C3 en 2h30 avec Jean Noël Urban (le skieur de
l’équipe de Monaco) très sympathique !
L’accueil du
C3 est plutôt réfrigérant… Au niveau des premières tentes, un
homme semble se reposer à l’abri d’un rocher, plus ou moins
recouvert par un Karrimat… pour l’éternité…C’est un Thèque mort
quelques jours plus tôt …Que lui est-il arrivé au milieu de ce
campement ?
Nous sommes
ici en zone de survie où tout peut arriver, où la vie ne tient
qu’à un fil, où une panne d’ox ou un problème de masque, où
l’envie de se reposer et de s’asseoir un moment, où tout autre
problème peut être fatal !… Nous en sommes pleinement conscients !
Pour l’heure,
nous sommes bien portants, mais nous aimerions trouver notre
tente… Nos appels pour retrouver nos copains et nos tentes restent
sans réponse et nous nous abritons dans la première tente vide
pour commencer à sécher nos vêtements. Ce n’est que bien plus tard
que nous apercevrons Pierrot et Pascal ressortant de leur abri,
juste à 30 m de nous, prêts pour descendre au plus vite. Ils ne
nous avaient pas entendus. Pas de temps pour les effusions et les
congratulations, Pascal lessivé (bien que comblé, sans doute) est
pressé, comme d’habitude !
Nous voici
donc pour quelques heures de repos et de préparation avant le
départ pour le sommet qui est prévu à 22h… D’abord se sécher : pas
de problème, il fait relativement bon à l’abri des tentes. Puis,
principale occupation : faire fondre un maximum de neige pour
s’hydrater et préparer les réserves d’eau du lendemain et essayer
de manger, dans la mesure du possible !
Nous sommes
heureux d’accueillir Philippe puis Yves à leur descente du
sommet : ils paraissent épuisés et nous partageons avec eux
soupes, boissons et commentaires sur leur magnifique expérience,
avant qu’ils reprennent des forces pour descendre dormir au C2.
La première
équipe est descendue, y compris les Sherpas Dawa et Gopal, sauf
Alexia qui reste dormir avec Sylvie et Olivier. Il faut aussi
préparer les sacs, garder le srtict nécessaire : gants de
rechange, cagoule, masque…en plus de la (ou des) bouteille(s) d’ox
et de quelques vivres de course. La gourde d’eau chaude sera
portée à même le corps, sur l’estomac, et sous la veste en duvet,
pour éviter le gel.
Peu de temps
pour se reposer en fait !
Et, vers 16h,
grande frayeur… lorsque nous demandons à Danuru et Mingmar des
nouvelles de Passang, le troisième Sherpa de la première équipe,
ils nous avouent qu’il n’est pas redescendu, d’un air très inquiet
et gêné… Yves nous avait pourtant dit qu’il les suivait et en
grande forme… Consternés, nous demandons à Danuru et Mingmar de
partir aussitôt à sa recherche avec de l’oxygène avant que la nuit
ne tombe. Nous devons leur assurer que, si notre ascension est
compromise, cela n’a aucune importance et qu’il faut sauver
Passang à tout prix ! Ils semblent soulagés de nous entendre dire
cela et se mettent aussitôt en route attaquant le raidillon
grimpant du C3 vers l’arête sommitale! Nous sommes vraiment
bouleversés… Mais une demie-heure plus tard, miracle !!! Les voilà
qui redescendent avec Passang ! Ils l’ont trouvé qui redescendait
lentement, complètement épuisé par une chute, en manque d’ox et
suçant de la neige depuis le matin…Il est tombé d’une dizaine ou
quinzaine de mètres, vers 8500 m, en glissant sur un rocher
recouvert de neige, un amarrage de corde fixe a lâché… Des Sherpas
plus âgés l’ont tiré d’affaire et il a difficilement repris sa
descente seul… Notre émotion est immense en le retrouvant ! Il
s’affale à l’entrée de la tente et notre thermos d’eau chaude
suffit à peine à le remplir et à le réchauffer… Il faudra à notre
discret Passang une sacrée nuit pour commencer à se remettre ! Que
d’émotions ! Décidément notre préparation est mouvementée, ce
soir !
A peine 3
quarts d’heure pour s’allonger et fermer un peu les yeux, et
Danuru nous appelle depuis sa tente ; 20h30 : c’est l’heure pour
les derniers préparatifs : reboire, avaler quelque chose, enfiler
les tenues, les baudriers, les coques des chaussures,… que c’est
dur !…Et les crampons en sortant des tentes… la frontale… Vers 23h
nous sommes enfin sur la trace, dans une nuit d’encre, amarrés par
nos poignées Jumard à la corde fixe, Mingmar, moi, Sylvie,
Olivier, Denis et Danuru fermant la marche, direction = un
rêve magique !
Samedi 19
mai
« Je trouve la
première partie vers l’arête très raide et bien éprouvante ! Nous
rejoignons rapidement d’autres équipes lentes provoquant des
embouteillages nous bloquant parfois plusieurs minutes. La trace
étroite dans la neige fraîche ne nous incite pas à doubler. Le
vent qui soulève la neige et rebouche la trace au fur et à mesure
nous refroidit. Nous atteignons enfin ce qui nous semble être
l’arête principale et nous pouvons dépasser plusieurs groupes. La
trace oblique alors vers la droite, beaucoup moins raide, jusqu’au
pied du "premier step" : ressaut d’une quinzaine de mètres déjà
impressionnant , mais il suffit de se hisser le long des cordes
fixes en brassant la poudreuse recouvrant les rochers, et, nous
voici un étage plus haut !
La nuit
commence à se déchirer, le relief se dévoile peu à peu autour de
nous… quelques pointes s’éclairent puis s’enflamment tout à coup :
Cho Oyu, Pumori…Le sommet de Jomolangma paraît déjà tout proche…
Vers l’Est, les couleurs sont époustouflantes, des tons de violet,
mauve, rose, au jaune oranger…! Quel festival ! Soudain, une
espèce de gros nuage lenticulaire gris sombre menaçant s’empare du
sommet et l’enveloppe… Les prévisions météo de Yan nous sont bien
précieuses pour nous rassurer ! En effet, quelques instants plus
tard, après avoir viré au rose, cette nuée se dissipe comme par
enchantement ! La pente sommitale est bien là, à portée de main,
dominant le "second step", deuxième passage rocheux d’une
vingtaine de mètres.
Sylvie nous
annonce alors sa détermination à faire demi tour !
Personnellement, je me remets en question… Je me sens déjà comblée
par un tel cadeau du ciel, complètement éblouie, trop heureuse et
étonnée d’être déjà là (et sans aucun défi à relever dans ma
tête !). Je sais qu’il faudrait encore de longues heures avant
d’atteindre le sommet et je ressens déjà la fatigue de la
grimpette nocturne !
J’ai toujours
pensé qu’il faut assurer au maximum la descente (presque tous les
accidents arrivent à la descente et il ne faut pas grand chose
pour que tout bascule !). Au pied de ce deuxième ressaut, un corps
figé à jamais, avec des crampons semblant neufs, nous incite à la
prudence… Finalement, c’est le cœur léger, sans aucun sentiment de
frustration, que j’emboîte le pas à Sylvie. Pas de dilemme
torturant, je suis heureuse de partager ces moments avec Sylvie
avec laquelle nous avons fait une belle équipe ! Heureuse aussi,
après avoir vu de si belles choses, de redescendre, dans de
bonnes conditions vers l’assurance de retrouver tous ceux qui me
sont chers… Plus tard, Denis (toujours soucieux et attentif pour
moi pendant l’ascension) me dira : "si j’avais connu la suite,
sans difficulté particulière, je t’aurais encouragée à aller au
bout !".
Pour l’heure,
nous suivons du regard Denis et Olivier qui s’élèvent dans les
rochers en passant par la fameuse échelle des chinois et nous
immortalisons tous ces instants ! Et nous les laissons s’envoler
vers le sommet de leurs rêves, le cœur en fête avec eux ! (Olivier
vous racontera sans doute…).
Suivies de
notre ange gardien, Mingmar, nous voilà de retour au champignon,
où nous changeons de bouteille d’ox.
Plus bas, sur
l’arête, nous retrouvons Clément et Cyril, les jeunes vauclusiens
des "toits du monde à vélo". Clément s’est complètement épuisé à
monter sa voile biplace de 11kg sur l’arête (le sac devait
approcher les 20Kg) et a vidé sa réserve d’ox. Cyril s’est fatigué
à tenter l’ascension sans ox et les voilà extrêmement déçus et
voulant tenter à tout prix un décollage de l’arête, mais il n’y a
plus la moindre trace de vent et la piste de décollage (mixte),
est pour le moins chaotique… Nous les laissons à leur attente de
brise… ils patienteront encore une heure jusqu’à ce que Clément
réalise avec panique que ses réserves d’ox sont complètement
épuisées et commence à s’étouffer! Cette fois leur Sherpa (qui les
avait toujours déçus jusque-là), se rachète en partageant son ox
un moment pour permettre à Clément de descendre ! Le voilà sauvé !
Abandonnant leur voile telle quelle, prête à décoller sur l’arête,
leur descente sera un vrai cauchemar et nous les retrouverons au
C3 complètement effondrés, plombés par un sentiment d’échec que
nous avons bien du mal à leur faire digérer : ces 2 solides
gaillards si attachants nous ont fait faire tellement de souci (et
même des cauchemars !) au cours de l’expé… nous n’avions qu’une
peur, c’est qu’ils aient la ressource nécessaire pour monter leur
voile de plomb achetée à Kathmandu et à peine testée
acrobatiquement, tout ça pour finir fracassés… Ces jeunes ont un
sacré potentiel ! Avec un brin d’expérience, ils devraient faire
des choses extraordinaires et nous leur souhaitons bon vent pour
la suite ! En attendant, ils peuvent savourer leur tour du monde
farci d’aventures, bouclé avec panache et en bon état pour
raconter leurs folies et leurs exploits…
Pour nous 3,
la descente s’est faite tranquillement et nous rêvons de nous
allonger pour récupérer un peu… Mais le programme n’est toujours
pas au repos…
Nouveau coup
de théâtre !
On vient de
retrouver un italien disparu depuis 2 jours ! Il faut lui porter
secours : oxygène, injection de corticoïdes, l’hydrater… Le
bonhomme est confus, peut-être gelé des pieds, mais semble en état
de marche et un guide russe le prend en charge pour le
redescendre… En fait, le drame de cette expédition italienne
complètement éclatée, planera sur la montagne pendant plusieurs
jours. Finalement les déboires de ce groupe de grimpeurs très
expérimentés, presque tous guides, se solderont par un mort
retrouvé sous le sommet (sommet atteint dans la soirée alors que
vers midi il avait été croisé en pleine forme). Son compagnon
aurait bivouaqué sans ox dans le secteur mais est revenu indemne.
Un troisième est redescendu d’on ne sait pas où, avec un œdème
cérébral probable qui l’a laissé confus jusqu’à la fin de l’expé…
Après toutes
ces nouvelles, nous mesurons notre chance extraordinaire de finir
cette ascension dans de si bonnes conditions !
Lorsque Denis
et Olivier me rejoignent, j’ai juste eu le temps de leur faire
chauffer une gamelle ! la précédente a été accrochée et renversée
dans une manip… et moi qui voulait les accueillir royalement !!!
Je me sens presque aussi comblée qu’eux et je partage leur bonheur
à 100% ! Un moment de répit et il faut vider les tentes avant
l’évacuation du camp en emportant le maximum de choses dans nos
sacs, Danuru et Mingmar se chargeront encore du reste !
Sylvie est
redescendue avec Alexia qui voulait soutenir la retraite des
italiens.
Nous 3, nous
avons décidé de dormir au C2 car Denis et Olivier espèrent pouvoir
voler depuis 7500m si les conditions du lendemain le permettent.
Allez, courage, un brin de descente…
Une trop belle
nuit nous attend…. Une nuit de partage de bonheur à 3, dans une
tente un peu étroite pour 3, accrochée en pleine face de
Jomolangma ; la fenêtre de gauche donne sur la face Nord, les
couloirs, au loin le Loh La au pied de l’arête Ouest, au fond le
Cho Oyu, en bas le Pumori (que nous avons chatouillé en 2002 !).
La porte à droite donne sur le plateau désertique du Tibet, le
glacier de Rongbuck, et des sommets plus "humains" comme le Lakpa
Ri et le Khartaphu Peak… Par la porte ouverte, on salue les
grimpeurs se tirant à la corde fixe, à 1 m de nous… Sur un fond
doux d’oxygène, nous nous endormons "aux anges" !
Une pensée
énorme pour tous ceux que je voulais invoquer au sommet (que je
n’ai pas atteint, mais que j’ai frôlé avec le sourire…). Notamment
pour tous ceux qui se baladent dans leur vie avec un sac à dos
lesté par le diabète et qui s’en passeraient bien… mes amis,
trouvez vous-même les limites de vos rêves les plus merveilleux et
ne laissez personne en fixer pour vous ! (parole de médecin,
camarade d’un diabétique-summiter !). J’ai aussi souvent pensé
pendant cette ascension à Etienne en essayant de porter ses rêves
de marche un peu plus haut… A chacun son "Jomolangma" ! Et il y en
a des tas de "Jomolangma", bien moins héroïques, mais bien plus
honorables ! Ce soir, je me sens en communion avec la vie, avec
toute ma famille (sans la participation efficace de nos enfants,
rien n’aurait été possible !), et avec tous mes amis depuis
Longchamp jusqu’à Tartampion… (Robert ne m’a pas lâché d’une
semelle! C’est loin, les calanques et les Dolos…! Mais tout peut
communiquer ! … grâce au téléphone satellite ! génial !) »
Dimanche 20
mai
« Le réveil
est à la hauteur du coucher : sublime …
Sans faire un
pli, nous avons bien récupéré et nous nous sentons en forme pour
profiter au maximum de cette dernière journée sur notre montagne.
Avec Olivier, je partage un esprit contemplatif émerveillé qui ne
veut pas en perdre une miette ! Denis, pleinement heureux mais
toujours discret, pense à sa jolie voile : "Nervure, taillée pour
l’Aventure !", qui l’attend un peu plus bas et qu’il aimerait
défroisser au-dessus du col Nord, accompagné d’Olivier !
Nous nous
arrachons à ce nid de rêve à contre-cœur en essayant de ne pas
perdre une miette de cette ambiance vraiment spéciale pendant
toute la descente…
En haut de la
pente de neige, les gars ressortent leur voile et les patinettes
enfouies sous la neige fraîche. Malheureusement le vent arrière ne
permet pas le décollage… 1h30 d’attente et il faut bien se
résoudre à descendre à pieds ou en patinettes, mais toutes voiles
pliées !
Au Col Nord,
chantier de démolition du campement ! Ce camp 1 se vide… fin de
saison ! Les Sherpa redescendent avec des sacs vraiment
énormes (Denis estime celui de Dawa à une cinquantaine de Kg…)!
Quel travail, ils ont accompli ! Impressionnant ! Tous les
honneurs devraient se tourner vers eux ! Cette fois-ci, nous avons
découvert une pratique de la montagne où l’on se sent bien
assisté ! Et en prime, ces Sherpa nous offrent toute leur amitié !
Quel partage… Ils apprécient à sa très juste valeur le dénouement
heureux de l’ expédition, contents aussi de finir un peu plus tôt
que prévu ! (Ils ont tous derrière eux entre 6 et 9 Everest et
bien d’autres sommets !…).
La descente de
la pente sous le col est extraordinaire avec un soleil rasant…
Encore quelques miettes d’éblouissement avant de rejoindre la
civilisation du Camp de Base avancé… Je m’arrête plusieurs fois
pour en profiter encore… Olivier est pire que moi pour la
contemplation !
Bientôt le
Champagne va péter au CBA ! »
Les jours
suivants
« Encore un
jour pour que les Sherpas finissent d’évacuer les camps
supérieurs, nous rebouclons nos bidons. Mayla le cuisinier nous
régale encore de pizzas et de gâteaux !
Nous
n’attendons pas que les yacks viennent embarquer tout ça, et nous
descendons retrouver notre cher Dorjee, comblé par la réussite de
l’expé ! Beaucoup de groupes, étonnés par ses prestations ont
exprimé leur désir de travailler avec lui pour d’autres projets.
Son agence a un bel avenir devant elle (www.windhorseadventure.com).
Cette dernière
descente de la longue moraine, avec la grâce d’une luminosité à
couper le souffle, nous la dégustons jusqu’à la dernière minute,
au moment où un troupeau de chèvres des montagnes peu farouches
surgit sur le sentier, devant nous, non loin du Camp de
base….Encore un flash magique !
Dorjee, super
heureux, vient à la rencontre de chacun de nous en nous décorant
de Khatas et de félicitations…
Mais il manque
quelqu’un… Où est Jomo ? Non, il n’a pas disparu, mais Dorjee a
finalement décidé de le donner à un "bon" tibétain habitant près
de Lhassa, car on l’a mis en garde : ce type de chien à la
fourrure très épaisse ne supporterait pas les températures
étouffantes de Kathmandu… Notre Jomo nous manque… Aura-t-il encore
des caresses et des croûtes de bon Comté ?
Nous vivons
les dernières festivités du CB : grand repas avec nos amis de
Monaco et du Vaucluse avec photos collectives, buffet avec notre
solide équipe Sherpa, grandes finales de tournoi de coinche…
Allez, il faut
tout plier, les jeeps et le camion arrivent demain…
Tiens ! Je viens de
découvrir la première trace de verdure depuis 2 mois… Des petites
mottes sèches commencent à reverdir… Et il y a même des mouses
fleuries… incroyable et inattendu ! Nous avions oublié le
printemps au royaume de la plus haute altutude…
Encore un
dernier regard pour Jomolangma en habits de "summit day" !
Et en route
pour 2 jours de voiture : le premier jour, nous savourons le
plateau désertique sur fond de sommets de théâtre ! puis les
bouchons entre Nyalam et Zangmu nous feraient presque perdre
patience ! les chinois ont en effet décidé de finir et de
goudronner la route entre Lhassa et la frontière népalaise avant
les JO de 2008 ! Le projet est gigantesque et les travaux de
soutènement sont attaqués partout à la fois…
Après une nuit
dans le village assez sordide de Zangmu, il nous faudra toute la
matinée pour les formalités de douane et surtout pour transborder
toutes le matériel de l’expé des camions chinois aux camions
népalais en utilisant la main d’œuvre locale de part et d’autre du
Pont de l’Amitié. Comme Jean-Luc nous l’avait déjà annoncé, la
végétation a éclaté pendant ces 2 mois. La jungle et les rizières
sont luxuriantes pour notre arrivée au Népal !
A Kathmandu,
ce sont encore les embouteillages qui nous accueillent, agrémentés
d’une chaleur assez étouffante : 37°C…
La fin de
l’expé approche ! Plus d’un an de préparation depuis le souper au
"Lotus Bleu", et…déjà finie ?
Quelle belle aventure !
Merci à tous
les amis et les inconnus qui ont suivi notre aventure et qui nous
ont envoyé tant de mots sympathiques ! C’était incroyable de lire
ces messages venant de France mais aussi du Mexique ou de l’île de
Wallis et Futuna… ! Que du plaisir !!! »
ISABELLE

Récit d'Olivier
Mardi 15 mai
« Le premier
groupe est prêt pour le grand départ, composé d’Alexia, Pascal,
Yves, Philippe et Pierre-Olivier. Au programme le col Nord
aujourd’hui, demain le C2, le lendemain le C3 puis le jour suivant
le sommet… Je suis ému et impressionné de les voir partir vers la
très haute altitude, sans pour autant ressentir de la peur. Je me
remémore les souvenirs de 2004 au Broad Peak, et je me dis que
tout concorde pour un déroulement normal de l’ascension. Mais tout
de même, voilà un gros morceau ! Est-ce qu’Alexia va tenir sans
oxygène ? Pourvu que tout se passe bien ! A 18h30, nous allumons
la radio comme convenu pour prendre des nouvelles du premier
groupe : rien à la radio, pas de réponse à nos appels ! Pendants
plus de 30 minutes, rien ! Mais que se passe-t-il ? Nous
commençons à nous poser des questions inquiétantes, et puis
finalement la radio répond ! Ouf, le groupe s’était simplement
assoupi dans les tentes bien au chaud, une sieste prolongée ! Tant
mieux, rien de grave, tout va bien pour eux, nous nous donnons
rendez-vous demain, toujours via la radio. Pour nous, au camp de
base avancé, la soirée est tranquille et la nuit calme. Le ciel
est étoilé, pas de vent. »
Mercredi 16
mai
« Le réveil fut
habituel : grand beau temps ! Nous prenons le petit déjeuner sans
nous dépêcher, puis nous préparons nos sacs pour le départ : la
matinée est finie lorsque nous partons, après avoir reçu les vœux
de bonne chance de la part de Mayla. Nous sommes tous les quatre,
Isabelle, Sylvie, Denis et moi. Les Sherpas sont déjà au col Nord,
ils y ont effectué des portages d’oxygène vers le C2 et au-delà la
veille encore ! Le départ se fait en douceur, l’esprit léger, si
bien que deux minutes après être partis, je me rends compte que
j’ai oublié ma veste, mes gants et la sacoche contenant la caméra
et l’appareil photo ! Demi-tour, ce n’est pas grave. Denis et
Isabelle marchent devant, et Sylvie s’amuse de mon oubli : elle
m’attend. Lorsque que je reviens à sa hauteur, elle s’aperçoit à
son tour qu’elle a oublié sa gourde ! Rebelotte, demi-tour pour
elle aussi : notre insouciance nous amuse, nous ne sommes pas
pressés, nous sommes bien tranquilles. Un peu plus haut, Isabelle
et Denis doivent se demander ce que nous faisons. Nous traînons,
voilà tout. Et puis nous marchons sans forcer : il fait chaud,
nous quittons les dernières tentes du camp puis la moraine : nous
effectuons des prises de vues, nous repartons, nous nous arrêtons
de nouveau. Depuis un bon moment nous ne voyons plus Isabelle et
Denis : ils sont loin devant ! Nous les retrouvons au pied des
pentes du col nord, ils nous attendent au départ des cordes fixes.
La montée de cette partie assez raide se fait lentement, sous un
soleil de plomb. Inutile de forcer l’allure, inutile de s’épuiser,
il nous faut arriver au C1 aussi "frais" que possible, rapport au
programme des trois jours qui vont suivre. Sylvie peine un peu,
mais elle ne s’affole pas : elle arrivera un peu plus tard, c’est
tout. Dans la tente que nous partageons, nous mangeons et buvons
correctement. Des alpinistes passent juste devant, nous les
saluons : une belge (flamande) de retour du sommet nous parait
bien fatiguée, et nous lui proposons à boire : quel enchantement
de voir son visage épuisé s’éclairer d’un coup d’un sourire
radieux ! Elle nous parle quelques minutes assise devant notre
tente, puis se relève péniblement pour parcourir encore 100 mètres
jusqu’à sa tente. Le jour décline, le froid se fait maintenant
sentir, nous nous replions dans la tente, bien emmitouflés. Est-ce
que la vacation radio va se faire attendre aujourd’hui ? Non, et
nous apprenons que le premier groupe est bien arrivés au C2 : ils
vont bien, bonne nuit à vous ! Nous préparons ensuite notre repas.
Je pense à Guy, il aurait peut-être participé à cette expédition :
je raconte à Sylvie sa maladie, elle m’écoute, elle me cite
d’autres exemples similaires qu’elle a connu de son côté, et puis
nous passons à autre chose. La vie continue, elle est belle, et
nous, ici, nous avons la chance d’en profiter pleinement, avec
simplicité : quel bonheur ! »
Jeudi 17 mai
« La montée au
C2 se fait à nouveau sous un grand soleil : le réveil et le départ
se sont faits dans le calme, lentement même. Nous marchons
ensemble tous les quatre. Arrivés au sommet de la langue de neige,
Denis et moi déposons nos patinettes (mini ski, pour le départ
éventuel en parapente au retour) : les tentes sont 30 minutes plus
haut environ. Cette fois c’est Denis qui est à la peine, il a mal
au dos. Mais lui non plus ne s’affole pas, il monte plus lentement
c’est tout : régulièrement, il s’assied de manière à se soulager
du poids du sac à dos. Et puis il repart. Voilà le C2 maintenant,
nous nous installons à nouveau deux par tente. Nous attendons des
nouvelles du premier groupe avec impatience : ils doivent être au
C3, atteint pour la première fois par notre groupe. Effectivement
la radio répond et nous confirme leur arrivée au C3. Là haut,
Pierrot nous conseille de nous économiser dans notre progression
entre les Camps : il faut en garder sous la semelle ! Sylvie
demande des nouvelles d’Alexia : elle lui répond, elle va bien, et
toujours sans oxygène à 7700m d’altitude! Nous leur souhaitons
bonne chance pour cette nuit et demain, en leur renouvelant la
plus grande prudence dans leur progression, surtout pour Alexia
qui progressera sans oxygène. Nous convenons d’allumer la radio
dès 07h00 demain matin. »
Vendredi 18
mai
« C’est super,
c’est merveilleux, c’est extraordinaire, c’est incroyable ! Alexia
est au sommet avec Dawa, suivie de Pascal et Pierrot peu de temps
après, et Yves et Philippe un peu plus tard. Bravo ! Et tant pis
pour l’oxygène dont Alexia voulait se passer : elle a
raisonnablement choisi de prendre l’oxygène vers 8500m je crois :
quelle performance d’atteindre cette altitude sans oxygène ! Et
surtout d’avoir marché jusqu’à cette altitude à un rythme
supérieur ou égal aux 4 autres qui eux avaient l’oxygène. Bon, à
nous de rejoindre le C3 maintenant : nous avons hâte d’y retrouver
le premier groupe de retour du sommet. Je prends pour la première
fois le masque à oxygène, le débit est réglé à 2 litres par
minutes. La pente est bien raide, mais le terrain enneigé nous
facilite la progression qui se ferait sinon sur des pierres.
Aujourd’hui comme hier, nous marchons ensemble tous les quatre.
Lorsque nous arrivons au C3, il neige doucement : nous croisons
Pascal et Pierrot qui repartent vers le C2 puis le C1 et même le
camp de base avancé ! Je félicite d’abord Pascal d’une poignée de
main vigoureuse, puis Pierrot arrive : j’ouvre mes bras, lui
aussi, quel bonheur ! Nous nous embrassons, je suis vraiment
heureux. Il me décrit rapidement l’itinéraire, les passages
difficiles, et le retour tellement long ! Attention au retour !
Allez, à nous maintenant ! A bientôt Pierrot : j’ai bien confiance
dans la suite. Je rejoins nos tentes, Alexia s’y repose : Sylvie
va la féliciter. J’arrive à mon tour, bien fatigué malgré
l’oxygène que j’ai respiré : il est haut ce C3, et la pente est
raide ici aussi ! Je retire laborieusement mes équipements puis je
rejoins Sylvie et Alexia dans la tente : bravo Alexia, je la serre
dans mes bras, elle est bien fatiguée et s’allonge à nouveau avec
le masque à oxygène pour bien récupérer. Elle nous décrit en
détail le parcours jusqu’au sommet, les cordes fixes, celles qu’il
faut éviter de prendre, les trois ressauts dans le détail, le
second particulièrement. Elle pense descendre vers le C2 juste
après Yves et Philippe qui passent devant. Mais une inquiétude
grandissante retarde son départ : Passang, le troisième sherpa du
premier groupe, celui qui fermait la marche derrière Yves et
Philippe, Passang n’est toujours pas arrivé au C3 une heure après
tout le monde ! Nous proposons aux deux sherpas qui nous
accompagnent de monter vers l’arrête et au-delà pour le retrouver,
et tant pis si demain nous devrons renoncer au sommet ! Là tout de
suite c’est Passang qui compte, rien d’autre. Quelques minutes
après leur départ, la silhouette de Passang fait son apparition
plus haut dans les pentes : quel soulagement ! Nous apprenons
qu’il a fait une chute : pas de blessure grave, certes, mais
quelle frayeur ! Du coup, l’après-midi se termine, et Alexia reste
au C3 dans notre tente, avec Sylvie et moi. Je fais fondre de la
neige, nous buvons chaud, nous mangeons du fromage et du jambon
cru : il va être 21h00, et les préparatifs pour le départ
commencent. Alexia dort, Sylvie a somnolé par moment mais sans
vraiment dormir. Pas facile de se mettre en route, dehors il fait
froid et le sommeil nous travaille. Finalement nous sommes prêts
avec 20 minutes de retard sur l’horaire prévu. Nous laissons
Alexia seule dans la tente sans nous inquiéter pour elle :
l’oxygène lui permettra de bien dormir jusqu’à demain. La nuit est
sans lune, mais bien étoilée. Bonne route ! »
Samedi 19
mai
« C’est parti !
Nous progressons assez vite dans une pente raide et enneigée. J’ai
mis les nouvelles moufles Rab : je constate rapidement que je ne
peux pas les garder aux mains, elles sont tellement épaisses que
je peux à peine tenir le piolet, et absolument pas tenir le
Jumard ! Tant pis, je les retire pour mettre des moufles moins
chaudes mais plus manoeuvrables. Et ces moufles Rab pendent
maintenant à mes deux manches ! Un élastique les retient, et elles
vont me gêner pendant deux heures au moins, jusqu’à ce que je
casse l’élastique pour les ranger dans mon sac ! Devant nous, un
groupe avance lentement, très lentement : nous attendons
immobiles de longues minutes avant d’avancer de trois pas, puis à
nouveau une longue attente. Patience, patience, mais le froid se
fait sentir du coup ! Je me secoue les mains, les pieds vont bien
pour le moment : j’ai mis des chaufferettes dans mes chaussons,
sans doute que cela contribue à limiter le froid aux pieds. En
attendant, je regarde partout autour de moi dans la nuit noire :
loin devant, un premier groupe est visible par les petits points
de lumière que leurs lampes frontales dessinent sur la neige. Je
lève les yeux en direction de la voûte céleste : le ciel est
encore bien garni d’étoiles cette nuit ! Et puis soudain, une
étoile filante ! En direction du sommet, juste au dessus ! Le beau
cadeau que voilà, un beau présage peut-être ? Du coup, je patiente
allègrement dans la nuit. Nous atteignons l’arrête, et là
seulement nous pouvons doubler les personnes qui nous précèdent.
Nous franchissons un peu plus loin le premier ressaut : bien
raide ! Heureusement pour moi qu’il y a des cordes fixes !
L’effort fourni me permet de bien me réchauffer. J’ai du mal à
respirer, et je constate qu’un bouchon de glace s’est formé sur
l’entrée d’air à droite de mon masque ! Je peste, au secours,
j’écarte légèrement le masque pour inspirer sinon j’étouffe. Dans
cette opération, de la buée se forme dans mes lunettes : allez,
c’est pas grave ! D’accord, au début rien de grave, et puis après
deux ou trois minutes, la buée que devient-elle ? Non elle ne
disparaît pas, elle givre ! J’ai maintenant du mal à respirer et
je n’y vois plus rien. Je gueule ! Denis se rapproche de moi,
calme comme à son habitude : "Attends voir, je vais te retirer
toute cette glace." Et aussitôt fait : je suis calmé et rassuré,
il ne reste que le givre dans mes lunettes : et bien je retire les
lunettes, je mettrai tout à l’heure la seconde paire que j’ai dans
mon sac, quand il fera jour.
Les étoiles
s’effacent discrètement maintenant, et le ciel s’éclaircit petit à
petit : le froid s’intensifie, adouci par des couleurs naissantes
de toute beauté, toutes en nuances. Un nuage lenticulaire s’est
formé au dessus du sommet tout à l’heure : il est maintenant
teinté d’un rose orangé. Il pourrait être menaçant, comme il nous
a semblé juste avant dans la nuit, mais la prévision météo de Yann
est stable depuis plusieurs jours : grand beau, pas de vent, soyez
sans crainte ! Effectivement, un peu après, la dilution du nuage
était finie. Bon, tout va bien, nous progressons maintenant sur
l’arrête dans une douce lumière, entourés d’une mer de nuage
colorée par les premiers rayons rasant du soleil.
Tout va bien ?
Tout ou presque, parce tout à coup, patatras ! Nous sommes arrêtés
au niveau d’une petite plate-forme de neige, vue imprenable avec
levé de soleil unique illuminant les quelques sommets qui émergent
de la mer de nuages, et que se passe-t-il ? Sylvie s’assied
doucement et nous dit d’une voix tranquille : "Je crois que je ne
vais pas aller au sommet, je vais m’arrêter ici, je ne me sens pas
assez bien.". Je suis KO debout, je ne comprends pas, et pourtant
je comprends très bien parce que moi aussi je suis fatigué et moi
aussi j’ai froid. Mais c’est pas possible Sylvie, tu peux venir,
tranquille, doucement, comme d’habitude ! Je n’ose pas articuler
un mot, je me rends compte que Sylvie n’a pas dis cela par hasard,
et si je tentais de l’encourager à poursuivre et que finalement
elle accepte, je redouterai qu’il lui arrive quelque chose. Et là
deuxième crochet du droit : Isabelle renonce à continuer elle
aussi ! Trop, c’est trop, et pourtant là encore je ne dis rien :
pas le courage de les encourager toutes les deux. Je pense à nous
quatre, je suis triste, c’est peut-être puéril. Mais je n’avais
pas pensé un seul instant que cette situation se produirait.
Je regarde
alors de l’autre côté, vers le sommet : il est magnifique, j’ai
plutôt envie de dire elle, elle est tellement belle cette
montagne. Je la vois tout près de moi maintenant, elle est à côté
de moi, avec moi. Elle à qui rien ne peut arriver de mal, de
douloureux : sacrée montagne, j’ai tellement envie de caresser ta
joue tout là-haut, après avoir crapahuté sur tes flancs depuis
plusieurs jours. Elle me séduit à cet instant aussi, malgré ce que
je viens d’entendre de Sylvie et Isabelle. Finalement je ne suis
pas déçu ni en colère. Je continue, cette montagne est vraiment
belle. A tout à l’heure vous deux, et nous poursuivons avec Denis.
Le deuxième ressaut est impressionnant mais pas difficile à
franchir grâce aux échelles et aux cordes fixes. La sortie du
ressaut est assez impressionnante : il faut quitter l’échelle et
faire une petite traversée sur la droite, avec les pointes avants
des crampons sur du rocher recouvert de neige et de glace. Après,
nous retrouvons l’arête, jusqu’au troisième ressaut : la
difficulté réside maintenant dans l’effort à produire, et cela
jusqu’au sommet. Je vois le sommet sud à 8751 m : une personne s’y
trouve, je lui fais un signe, le bras levé, mais pas de réponse.
Après une grande pente de neige raide, nous traversons sur la
droite : Denis devant moi était visible en permanence jusque là,
mais quand je finis de traverser dans la face nord je ne le vois
pas au dessus. Je pense que ce doit être le sommet, je monte cette
dernière pente et lorsque je me redresse arrivé en haut, je
découvre une dernière crête qui me sépare du sommet. J’aurais pu
me dire : "Encore !" mais non. Malgré la fatigue, je suis sous le
charme : elle est là haut la cime, elle est superbe, toute ronde,
toute petite, et j’aperçois Denis et Jean-Noël arrivés. J’arrive à
mon tour près de cette belle cime, je lui parle entre deux
souffles en effectuant ces dernières foulées, je lui dis que je
suis bien content de la voir. Je ne pense pas à grand-chose
d’autre : pourtant je m’étais dis que si j’allais au sommet, je
penserai à certaines personnes en particulier. Et bien non, je
rejoins Denis, nous nous congratulons, de même avec Danuru puis
Jean-Noël. Je me sens léger et insouciant, je m’assieds près du
petit bouddha et je caresse la neige les mains nues tandis que
Danuru prie, la tête contre le petit bouddha. Je pense tout juste
à enfiler un manchon sur mon avant-bras pour deux partenaires
importants de l’expédition, mais je n’ai pas la présence d’esprit
de poser avec Denis pour une photo. Je dévore l’horizon, c’est un
moment particulier que mes yeux enregistrent sans faille. Devant,
à côté, de l’autre côté, derrière, et puis à nouveau de ce côté,
pendant de belles minutes. C’est merveilleux ! La terre est ronde
vue d’ici, ce n’est pas une illusion. Et puis l’itinéraire du côté
sud qui descend là-bas, deux personnes s’y engagent : j’imagine le
ressaut Hillary un peu plus bas, puis l’immense étendue du col
sud, la grande combe ouest, l’icefall … Alors je regarde l’arrête
nord-est d’où nous arrivons : elle est magnifique, ourlée de
corniches à son sommet, et une petite brume qui la borde un peu
plus bas. C’est par là que je vais descendre ! C’est vraiment très
beau. En partant du sommet, j’ai oublié autre chose : je voulais
ramener du sommet des pierres pour mes enfants et Geneviève.
Heureusement Denis avait la même idée, et lui s’en est souvenu :
le voilà avec son piolet qui frappe la roche apparente cinq mètres
environ sous le sommet, et nous récupérons de précieux fragments.
Ensuite, la descente s’est déroulée normalement : au sommet du
couloir Norton, Jean-Noël attend son sherpa avec ses skis pour
descendre ce couloir à ski. Denis s’arrête pour le filmer, je
continue pour le filmer de plus bas. Après avoir descendu le
deuxième ressaut, la fatigue se fait vraiment sentir, mes jambes
ont de plus en plus de mal à me porter : je vois en me retournant
que Jean-Noël a renoncé à skier, la neige est trop lourde et
instable. Denis me rejoins un peu plus bas sur l’arrête, il passe
devant et m’attend régulièrement. J’avance toujours plus
lentement : nous nous arrêtons pour manger un peu juste avant de
quitter l’arête pour plonger dans la pente vers le C3. J’y arrive
épuisé, sachant que je ne dois y rester : nous allons descendre
dans la foulée jusqu’au C2. Je m’allonge dans la tente pour me
détendre et me relâcher un peu. Déjà les Sherpas sont à la porte
de la tente pour sonner le départ vers le C2 ! Tout doucement je
rejoins Isabelle et Denis qui sont prêts depuis un petit moment :
je les suis lentement, ils m’attendent régulièrement. Arrivé au
C2, je suis ivre de fatigue, mais je me sens bien. Nous allons
passer la nuit ensemble, tous les trois dans la même tente, un peu
à l’étroit mais dans un bien-être peu commun. Encore des moments
de bonheur ! »
Dimanche 20
mai
« Je dors avec
le masque à oxygène, je me réveille aussi : il est 04h30,
j’attends que le jour se lève et je tourne quelques images de
notre sommeil, bien enfouis dans nos sacs de couchages. Et puis je
me rendors.
Nous nous
réveillons avec la chaleur du soleil dans la tente : pendant que
nous finissons de nous préparer, je scrute le décor qui m’entoure,
vers le bas, vers le haut, sans me lasser. Je profite de ces
instants sur la montagne le mieux que je puisse, je suis très
attentif et réceptif. Je voudrais rester au C2 encore un jour de
plus ! Mais il faut redescendre, les autres nous attendent pour
rejoindre le Camp de base, et les yacks vont arriver pour tout
emmener : impossible de différer la descente. Bon, il y a encore
le projet de voler avec Denis depuis le sommet de la langue de
neige, juste au dessous du C2 : hélas le vent perpendiculaire à la
pente nous prive de ce vol, et nous descendons à pied voile sur le
dos : Denis chausse les patinettes pour se laisser glisser le long
des cordes fixes jusqu’au col Nord. Je préfère garder les
crampons, et je prends tout mon temps pour le rejoindre avec
Isabelle. Je m’arrête souvent, je me retourne, je prends une
photo, j’attends un peu pour regarder encore, et puis je repars.
Adieu chère montagne, je ne te reverrai jamais plus comme
maintenant. Alors je prends tout mon temps pour t’admirer encore
un peu. Après une pause au col nord, nous repartons vers le camp
de base avancé : dans la descente du col, Denis reconnaît de loin
Jamie McGuiness, avec lequel qui nous étions au Broad Peak en
juillet 2004. Nous sommes contents de nous rencontrer et discutons
un bon moment le long des cordes fixes. Jamie nous félicite de
cette expédition, et demande
immédiatement des nouvelles de notre ami Fabien : Jamie semble
resté en souci après la tragédie de 2004 qui s'est heureusement
bien terminée ! Lui-même prévois de monter vers le sommet
dans trois jours. Il nous confirme que Dave Hanckok (qui dirige
Field Touring Alpine) est un véritable escroc : il ne lui a pas
versé l’indemnité qu’il lui doit comme chef d’expédition au Broad
Peak. Nous savions que Field Touring Alpine était une organisation
dangereuse, qui annonce des équipements mais ne les fournit pas
(oxygène de secours, caisson, téléphone satellite en cas
d’évacuation). Nous savons maintenant que Dave Hanckok est aussi
un voleur qui relève de la justice. Après avoir salué Jamie, j’ai
continué ma progression toujours aussi lentement vers le camp de
base avancé, toujours aussi attentif à ce que Jomolangma me
donnait de couleurs et reflets en fin de journée. »
Les jours
suivants
« Voilà, les
tentes d’altitude sont toutes pliées et rangées dans des sacs, les
sherpas ont encore porté de lourdes charges vers le bas cette
fois. Nous quittons le camp de base avancé. Je suis triste parce
que je suis attaché à cet endroit, même si je n’envisage nullement
d’y demeurer. Je pense aussi à mes proches que je vais retrouver
dans quelques jours, et cela me réjouit profondément. Mais laisser
derrière moi cette grande et belle montagne m’attriste vraiment.
Les autres sont partis devant, ils marchent normalement. Je
m’arrête quelques minutes à peine après avoir quitté le camp, je
me retourne, je tourne des images, l’émotion m’envahit et je
sanglote. Et puis je repars, je rejoins Isabelle un peu plus bas :
elle aussi prend tout son temps, elle aussi se retourne souvent.
Allons-y ! Je reste derrière néanmoins, et j’arrive au camp de
base à la tombée du jour, bien après les autres. La journée
s’achève, notre expédition se termine : Dorjee vient au devant de
moi avec des katas qu’il me passe autour du coup en me félicitant.
Je le serre dans mes bras en pleurant, je le remercie pour tout le
travail qu’il a accompli ainsi que ses Sherpas et toute son
équipe. Lorsque je lui dis que je reviendrai au Népal me promener
avec Geneviève et nos enfants, il me demande de le prévenir
avant : il sera heureux de nous accompagner. C’est entendu, et
c’est déjà merveilleux d’y penser. A bientôt. »
OLIVIER

Récit d'Yves (récidive !)
« Me voilà
rentré à bon port et après trois jours de repos je prends enfin le
temps de répondre à tous les mails que j'ai reçus depuis mon
départ pour le sommet. Je suis très heureux d'avoir vécu cette
expérience et d'avoir eu la chance de pouvoir grimper sur le toit
du monde malgré une diarrhée carabinée. Je suis également heureux
que nous ayons quasiment fait carton plein et surtout que nous
soyons tous rentrés sains et saufs. En ce qui me concerne, je
n'avais jamais pratiqué la montagne de cette manière : une très
longue préparation en France puis sur place avec des attentes qui
n'en finissent pas pour finalement peu d'action (en deux mois
d'expé nous n'avons chaussé que 10 fois les crampons...). Et je
n’avais jamais grimpé en si haute altitude. Là haut, on pénètre
dans un autre monde, j’avais la sensation bizarre du temps qui
ralentit. Cette sensation peut être un piège et il est important
de pouvoir rester lucide. Le fait de pratiquer la montagne et de
se connaître dans l'effort est un atout supplémentaire pour notre
sécurité. Là haut, le moindre petit problème peut avoir des
conséquences dramatiques (une douzaine de personnes sont restés
sur la montagne pendant notre périple).
Concernant le
choix d’utiliser l’oxygène ou pas, j'ai rapidement opté pour
l’oxygène. Je suis monté jusqu'à 7700 m sans mais conscient de la
difficulté supplémentaire que cela représentait et sachant que
sans "ox" je pouvais compromettre le sommet, j’ai préféré assurer.
Le 18 mai,
jour de l’ascension, nous avons eu beaucoup de chance avec la
météo : malgré une température de –25°C, nous n'avons pas eu un
brin de vent (Yann de Météo France fidèle à sa réputation a été
top dans ses prévisions). Au sommet on a pu s'arrêter trois bons
quart d'heure à contempler les autres montagnes qui nous
entouraient, puis les nuages se sont amoncelés du côté Népalais
avant de nous atteindre, et c’est sous la neige que Philippe et
moi avons entamé notre descente... Cette descente a été longue
mais nous étions confiants et heureux d’avoir atteint notre
objectif…
Cette année,
tout le monde s’accorde à dire que les conditions météorologiques
ont été exceptionnelles. Serait-ce dû à une incidence directe du
réchauffement de la planète?
De retour à
l’ABC, nous avons attendu l’arrivée du second groupe. Ensuite
j’étais très impatient de rentrer à la maison et de retrouver ma
petite famille. Heureusement que Dorjee, le responsable Népalais
de la logistique de notre expédition, nous a trouvé des places
dans un avion qui partait plus tôt si bien que le 29 nous étions
tous de retour.
Notre équipe
de Sherpas a été professionnelle du début jusqu’à la fin : Dorjee
a toujours su trouver une solution à chacun de nos problèmes. En
ce qui concerne la logistique, nous n’avons jamais manqué de rien
à tel point que nous faisions des envieux parmi les membres de
certaines autres expéditions. Cette organisation était d’autant
plus remarquable que c’était la première fois que Dorjee réalisait
une expédition sur l’Everest. Avec une telle réussite (7 summiters
sur 9), il a acquis une très bonne réputation qui devrait lui
faire venir beaucoup de monde…
Les sherpas
d’altitude ont fait preuve de beaucoup de courage (chargés comme
des baudets, ils alignaient des allers retours entre les camps
pour déposer les bouteilles d’oxygène, les tentes, du matériel,…).
Très sincèrement sans eux, notre objectif aurait été beaucoup plus
difficile à atteindre.
Enfin, je
tiens à vous remercier pour le soutien témoigné par tous vos
mails : vous n’imaginez pas à quel point cela m’a fait plaisir !
J’ai été heureux de voir l’intérêt qu’a suscité le site de
Philippe notre webmaster : je ne pensais pas qu’il aurait tant de
succès.
Amitiés à
tous. »
YVES
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